Dame en couleurs, La – Film de Claude Jutra

Dernier long métrage de Claude Jutra, La dame en couleurs porte un regard à la fois sombre et mystérieux sur les orphelins de Duplessis. Malgré des critiques en général favorables, le film fut un cuisant échec commercial.

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Image officielle du film La dame en couleurs (Claude Jutra, 1985) - Soeur Gertrude (Paule Baillargeon) donne des cours particuliers à Agnès (Charlotte Laurier). Une relation étrange entre la religieuse et son élève (source : filmsquebec.com)

La dame en couleurs – Paule Baillargeon et Charlotte Laurier – (Claude Jutra, 1985)

Présenté en avant-première aux Rendez-vous du cinéma québécois le 29 janvier 1985, La Dame en couleurs est le dernier long métrage réalisé par Claude Jutra. Sur un scénario de Louise Rinfret et Claude Jutra, le film nous fait entrer dans l’univers onirique que se créent de jeunes orphelins internés dans une institution psychiatrique afin d’échapper à l’autorité des religieuses et aux mondes désorientés des patients. Avec l’aide d’un peintre jugé fou, ils se réfugient dans les sous-sols de l’établissement et se créent un monde à leur image, rempli de naïveté, de rituels initiatiques et de couleurs flamboyantes.

Laissant une grande part à la poésie et aux mystères de l’enfance, ce sujet évoque néanmoins directement les dramatiques destins des orphelins de Duplessis. À ce titre, La Dame en couleurs est sans doute l’une des premières oeuvres de fiction québécoises à l’avoir abordé aussi frontalement.

Dans cette histoire sombre jalonnée de moments de mystère et de violence (on ne peut mettre de côté l’influence qu’ont dû avoir les troubles de l’enfance de Jutra lui-même), quelques instants de bonheur parviennent à surgir malgré tout, mais le ton général reste morose, voire pessimiste si l’on se fie au flash-forward de la dernière scène, qui semble affirmer la fatalité de la maladie mentale de deux des jeunes, internés à leur tour alors qu’ils sont devenus adultes.

Image officielle du film La dame en couleurs (Claude Jutra, 1985) - Les enfants transportent un sac... (Georges Lussier, Jean-François Lesage, Guillaume Lemay-Thivierge, Charlotte Laurier, Mario Spénard) - (source : filmsquebec.com)

La dame en couleurs (Claude Jutra, 1985) – Les enfants transportent un sac… (Georges Lussier, Jean-François Lesage, Guillaume Lemay-Thivierge, Charlotte Laurier, Mario Spénard) – (source : filmsquebec.com)

Réception critique

Visuellement, le film est parfois sublime. Ces plans du souterrain obscur, par exemple, qu’un éclairage chétif traverse soudain, révélant les fresques de Barbouilleux et les dessins d’enfants qui les complètent. Jutra et son directeur photo, Thomas Vamos, réinventent la magie de Lascaux. Ils utilisent les contrastes des ombres et de la lumière pour créer un décor fantomatique et inquiétant. Malheureusement, le film parvient difficilement à nous faire basculer dans l’univers des enfants et à endosser complètement leur démarche. On sent les intentions de Jutra, mais on ne le suit pas toujours là où il désire nous emmener. (-Luc Perreault, La Presse)

Toute cette histoire n’est pas sans intérêt. Mais, pris au pied de la caméra sans autre envergure qu’une reconstitution d’époque à tout jamais révolue, ce récit peut paraître lassant pour celui qui n’y verrait qu’un autre film sacrifiant à la mode rétro. Un de plus et un de trop? Bien sûr, il y a ces enfants qui, bien dirigés, mobilisent naturellement notre sympathie. Toutefois, la publicité nous en présente tellement aujourd’hui qu’on crie à la saturation infantile. Il en va tout autrement si on regarde La Dame en couleurs sous l’angle d’une allégorie qui nous invite à une réflexion pertinente sur notre comportement plus ou moins suicidaire, face à notre destin comme aspirant à une certaine libération ou à une libération certaine. (-Janick Beaulieu, Séquences, n° 120)

Il y a des classiques. Il y a François Truffaut… et il y a Claude Jutra et sa Dame en couleurs : Claude Jutra à son meilleur
– Francine Laurendeau, Le Devoir

De quoi souffre ce film malade? D’un manque flagrant de rythme, d’une mauvaise pondération du scénario : ici on passe trop vite, là on s’éternise (l’exposition est interminable), ailleurs un développement reste en panne ou en  suspens. Bref, pour reprendre l’expression du critique André Bazin, la « mayonnaise » ne prend pas. Pourtant, combien de films au vernis plus uniforme échangerait-on volontiers pour cette Dame en couleurs, imparfaite, mais qui nous touche davantage dans ses imperfections, et nous procure de si inestimables moments de bonheur? (-Thierry Horguelin, 24 images, n° 24)

En 1986, La Dame en couleurs avait été finaliste au prix annuel de l’Association québécoise des critiques de cinéma récompensant le meilleur long métrage québécois sorti l’année précédente. C’est Caffè Italia, Montréal de Paul Tana qui l’avait emporté.

Image officielle du film La dame en couleurs (Claude Jutra, 1985) - Soeur Honorine (Rita Lafontaine) - (source : filmsquebec.com)

La dame en couleurs (Claude Jutra, 1985) – Soeur Honorine (Rita Lafontaine) – (source : filmsquebec.com)

Échec commercial

Suite à sa présentation aux Rendez-vous du cinéma québécois, le film sortit sur un écran à Montréal. En dépit d’une distribution importante, une critique relativement favorable et la notoriété de son réalisateur, la carrière du film fut un désastre commercial, un autre pour Jutra serait-on tenté de dire. Quittant l’affiche moins de deux mois après sa sortie en salles, le film n’avait récolté que quelques dizaines de milliers de dollars aux guichets. Suite à ce cuisant échec, le film n’a pas été soumis à l’Académie canadienne du cinéma pour les Prix Génie 1986 par son producteur. Sur le tard, le film fut toutefois inscrit par le comédien et ami de Jutra, Saul Rubinek, et par l’imprésario Ralph Zimmerman [1]. La Dame en couleurs s’est retrouvé en nomination dans quatre catégories : Meilleure réalisation, Meilleur montage sonore, Meilleure actrice dans un rôle principal (Charlotte Laurier) et Meilleur scénario. Il n’en remporta aucune.

Depuis sa sortie, La Dame en couleurs a eu une carrière honorable à la télévision jusqu’au milieu des années 2000. Mais il y a fort à parier que l' »affaire Jutra » enterre ce film sur l’enfance martyre… pour un bon moment. [ajout juin 2016]

Rappelons enfin qu’au moment du tournage, à l’automne 1983, le réalisateur souffrait déjà de pertes de mémoire. Dans un article de La Presse [2], le producteur Pierre Lamy, précise : « on lui téléphonait tôt le matin, avant de passer le prendre chez lui et lui expliquer à quelle étape, quelles scènes le tournage en était. Si La Dame en couleurs a pu être tourné, c’est aussi largement grâce à la première assistante, Mireille Goulet ».

[1] : article La Presse

[2] : article de Pierre Roberge paru dans l’édition du 24 avril 1987, alors que la SQ venait juste de confirmer que le corps repêché dans les eaux du Saint-Laurent était bien celui de Jutra.

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