Endorphine – Film de André Turpin

Marquant le grand retour d’André Turpin à la barre d’un long métrage, plus de 13 ans après Un crabe dans la tête, gagnant de 6 prix Jutra en 2001, Endorphine nous plonge dans les destins entrecroisés de trois personnages féminins marqués par la mort.

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Lien YouTube : http://youtu.be/watch?v=OKBLFnF-0CA

Marquant le grand retour d’André Turpin à la barre d’un long métrage, plus de 13 ans après Un crabe dans la tête, gagnant de 6 prix Jutra en 2001, Endorphine nous plonge dans les destins entrecroisés de trois personnages féminins marqués par la mort. Le rapport au temps et l’enchevêtrement d’univers parallèles qui se répondent marquent cette oeuvre complexe qui fait écho au travail de Robert Lepage dans Possible Worlds.

Endorphine a été présenté en première mondiale à Toronto puis en octobre au Festival du nouveau cinéma et en compétition officielle au Festival international du film de Sitges en Espagne.

Le film est sorti une semaine à Rivière-du-Loup à compter du 27 novembre 2015 et ressortira dans quelques salles de la Province le 22 janvier 2016.

Intentions de l’auteur

Quelle a été la genèse de ce film, l’idée de départ?

Au début du 20e siècle, Einstein (et Henri Poincaré avant lui) a décrit le temps comme une entité différente de celle que nous percevons dans notre expérience quotidienne. Le temps est discontinu et « élastique ». Il n’avance pas à la même vitesse selon qu’on se trouve au niveau de la mer ou sur une montagne. Les horloges s’écoulent plus ou moins rapidement selon la vitesse à laquelle on se déplace. J’ai beau avoir étudié et assimilé ces concepts, ils demeurent encore pour moi une source de fascination vertigineuse.

L’idée de départ du film, c’était d’exprimer différentes natures du temps – relativiste, quantique, discontinu, cyclique : des temps qui, bien que réels dans la nature, défient totalement notre perception humaine.
Le cinéma est le médium idéal pour explorer ce sujet car son matériau fondamental, avec l’image, c’est le temps lui même. Tous les films, même les plus classiques, sont inévitablement des sculptures de temps. Mes deux passions, la physique et le cinéma, se sont donc arrimées tout naturellement avec ce projet.

Les trois Simone du film sont plongées dans un univers vertigineux où se mêlent l’inconscience, les rêves, l’hypnose.

Image de la comédienne Mylène Mackay dans le rôle de Simone inconsciente dans l'escalier - Endorphine

Simone inconsciente dans l’escalier – Endorphine de André Turpin (image Josée Deshaies)

Comment en êtes-vous arrivé à construire cette histoire atypique?

J’ai d’abord expérimenté avec la chronologie cyclique comme sujet dans un court métrage (Le temps chimique) dans lequel le temps tourne en rond à chaque palier d’un grand escalier, un peu comme l’espace dans les escaliers d’Escher. J’ai constaté alors qu’une évidente sensation de rêve se dégageait du film, naturellement, sans même que je la souhaite ou la planifie. Cette atmosphère cauchemardesque était le résultat non pas de l’action décrite à l’écran, mais plutôt de la nature cyclique du temps du film, déstabilisant et hors du commun.

C’est alors que, l’idée du temps de l’inconscience s’est imposée. L’inconscience, comme le cinéma, est un sujet idéal pour évoquer la vraie nature du temps. Car c’est dans notre expérience du rêve, de la transe hypnotique, de la mémoire, de la perte de conscience aussi, que nous nous rapprochons le plus d’une sensation d’un temps non linéaire et d’une chronologie discontinue.

Lorsqu’on se réveille d’un évanouissement, on ressent un déréglage de notre horloge interne, comme si le temps s’était arrêté… ou comme si on arrivait d’une autre époque de notre vie. C’est une sorte de déconnection du présent. Les rêves aussi obéissent à une temporalité bizarre, basée davantage sur une logique d’association symbolique que sur une chronologie linéaire.

J’ai eu alors l’idée que l’inconscience serait non seulement un terreau fertile dans le film pour décrire une temporalité qui défie notre intuition, mais pourrait aussi jouer le rôle d’une machine à voyager dans le temps.
Dans la première partie du film, Simone à 13 ans se promène dans sa transe hypnotique comme un pion dans un jeu de serpents et échelles. La chronologie « saute » comme une aiguille sur un vinyle. C’est l’inconscience de l’adolescente qui sert d’instrument à voyager dans le temps. Simone, en s’endormant, ou en s’évanouissant, se réveille ailleurs dans son histoire. Comme si ses rêves de différentes époques se connectaient les uns aux autres. Cela fait référence à la théorie des « trous de ver » en physique.

Dans l’histoire de Simone à 25 ans, le temps, transformé par la culpabilité obsessive du personnage, tourne en rond et la réalité se répète jusqu’à ce que l’héroïne prenne les choses en main. On peut parler ici d’un temps « psychologique ».

Dans la troisième histoire, Simone à 60 ans donne une conférence sur la nature du temps en physique et nous révèle ainsi quelques clés pour mieux lire le film, mais elle se réveille également d’un rêve dans lequel elle a joui. Cet orgasme est vécu par les trois Simone simultanément. C’est seulement à ce moment que les trois personnages « connectent », qu’elles fusionnent en quelque sorte dans une superposition des époques, dans une émotion qui les relie et où le temps n’a plus d’emprise.

Le film laisse beaucoup de liberté au spectateur. On peut le voir comme l’histoire d’une femme à trois âges différents ou bien comme des univers parallèles qui s’entrecroisent ou encore comme des rêves se faisant écho.

Image de l'actrice Sophie Nélisse dans le rôle de Simone jeune (Endorphine de André Turpin)

Simone jeune (Sophie Nélisse) dans Endorphine de André Turpin

Quelle est la vision qui vous a guidée dans l’écriture?

Les trois. Alternativement. Mais donner une seule réponse à cette question serait l’équivalent de donner une solution au film. Or, j’aime mieux penser qu’il n’y a pas d’interprétation définitive.

D’abord, l’histoire est fragmentée en trois récits et les trois héroïnes, bien que distinctes, pourraient à plusieurs égards être la même personne. Ensuite, chacun des chapitres présente des parallèles avec les autres ainsi que d’étranges similitudes de lieux et d’évènements.

On peut considérer le film comme un exercice de style qui a pour contrainte d’utiliser plus ou moins les mêmes personnages. C’est la théorie des univers parallèles.

On peut aussi interpréter le film sous l’angle des rêves : chaque récit utilise, en les transformant, les éléments narratifs des autres histoires. Comme ces personnes rencontrées dans la journée qui nous apparaissent en pleine nuit dans nos rêves. Dans cette interprétation, l’histoire de Simone à 25 ans est rêvée par Simone à 60 ans. C’est cohérent mais réducteur. Je préfère la logique selon laquelle Simone à 13 ans s’évanouit et se réveille dans sa vie future, ou en tout cas, dans le futur de son inconscience. C’est un peu abstrait mais si le temps est un bloc (comme le veux la théorie de la relativité) alors il serait possible de voyager dans ce bloc à travers l’inconscience. C’est comme si on avait accès non pas à notre vie future, mais à notre inconscience future (de la même manière qu’on utilise la mémoire pour voyager dans le passé).

Enfin, on peut décoder le film d’un ultime point de vue, linéaire et psychologique : une seule histoire dont les trois récits se répondent thématiquement et construisent d’une certaine façon, un arc commun. On parle alors du choc post-traumatique d’une adolescente insensibilisée émotivement, d’une première guérison par hypnose, d’une culpabilité maladive et contraignante à l’âge adulte, d’une deuxième guérison (lorsqu’elle arrache la langue de son patron et sauve ainsi une femme qui ressemble à mère) et puis d’un épanouissement à l’âge mur. C’est l’interprétation psycho-émotive.

Mais à vrai dire, aucun de ces paradigmes ne fonctionne parfaitement par lui-même. Un peu comme avec les différentes théories des cordes en physique, il y a toujours une incohérence quelque part qui nous force à entrecroiser les interprétations pour obtenir une solution. Avec une réponse finale trop nette, les spectateurs auraient l’impression d’avoir terminé le casse-tête et l’abandonnerait aussitôt, comme une énigme à laquelle on trouve enfin la solution. Mon souhait est que cette absence de réponse définitive laisse le film ouvert et crée un effet plus durable.

Extrait du dossier de presse

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