[Critique] Laurence Anyways: les amants irréguliers

Malgré des longueurs et des digressions Laurence Anyways est le film le plus abouti de ce cinéaste hors du commun.

Laurence Anyways (Melvil Poupaud)

Melvil Poupaud dans Laurence Anyways de Xavier Dolan ©Alliance Vivafilm

Pour son troisième long métrage, Xavier Dolan nous transpose dans le Montréal des années 80-90 avec cette histoire de Laurence, un transsexuel trentenaire en quête de l’amour avec un grand A mais qui doit se heurter aux codes et aux jugements d’une société québécoise peu encline à accepter la différence.

On suit donc le parcours de Laurence Emmanuel James Alia (Melvil Poupaud), professeur de lettres d’origine française, et de son amie Fred (Suzanne Clément), réalisatrice, et de leur difficile relation amoureuse après qu’il lui ait avoué vouloir se transformer en femme. Concentrant son récit sur le difficile parcours de ces deux amants irréguliers, Dolan nous livre une oeuvre flamboyante et convaincante, même si le scénario, plus étoffé que celui de son précédent film, manque un peu de souffle dans le dernier tiers du film.

Après le bonbon acidulé qu’était Les amours imaginaires, second opus d’une carrière déjà plus que probante, ce Laurence Anyways produit par le Québec et la France avec un budget très supérieur à la moyenne des films d’ici, reprend les thèmes qui lui sont chers. Les relations difficiles avec la mère, le père absent, le droit à la différence sexuelle et l’impossibilité de l’amour conventionnel.

Outre le fond, la forme rappelle aussi les deux premiers opus du cinéaste. Si la noirceur et le pessimisme du propos font penser à J’ai tué ma mère, la direction artistique au clinquant baroque, la trame sonore éclatée ou la réalisation assez maniérée font plus écho aux précédents amours imaginaires. Les amateurs retrouveront plusieurs des ingrédients distinctifs du style Dolan. Des dialogues délicieux parfois emprunts d’une aigreur très moderne (Monia Chokri et ses tirades assassines sont de nouveau irrésistibles) ; une désopilante Anne Dorval dans un caméo d’un kitch assumé ; une trame sonore toujours aussi omniprésente ; une direction artistique qui en jette plein la vue (il faut voir le kitsch ultime des Five Roses – les mères protectrices de Laurence – pour s’en convaincre) ; des décors et des costumes hauts en couleurs et aux géométries agencées, bref à peu près tout ce que nous avions aimé dans les deux premiers films de Dolan est réutilisé dans Laurence Anyways.

Le scénario de ce troisième opus est plus étoffé, plus ouvert sur la société que ne l’étaient ceux des deux précédents films de Dolan. Alors que ses deux opus tournaient autour du huis-clos (familial ou d’amis proches), Laurence Anyways confronte ses amoureux à une société québécoise bien réelle. À travers quelques scènes très justes montrant l’hypocrisie de notre société face à cette femme non conventionnelle, ou encore cette scène de révolte de Fred face à l’idiotie incarnée dans une serveuse de restaurant bien de chez nous, Dolan nous interpelle et nous questionne sur notre propre capacité d’accepter toute forme de différence, qui ont encore bien du mal à ne pas être jugées ou sujettes à risées.

Mais malgré un scénario travaillant son propos plus en profondeur, Laurence Anyways a quelques difficultés à convaincre totalement. La propension qu’à Xavier Dolan à verser dans une mise en scène au style baroque semble mieux correspondre à un film au sujet moins signifiant comme Les amours imaginaires, alors qu’ici il semble entrer en conflit avec l’intimité du couple Laurence-Fred.

De plus, si la première partie du film est parfaitement construite, avec notamment un portrait juste et touchant de Laurence et Fred au début de leur histoire d’amour, le film est plus chaotique à mesure que leur relation avance et se dégrade. Laurence Anyways souffre en effet de longueurs après l’heure et demie, à force d’hésitations dans sa façon de vouloir ou pas terminer l’histoire du couple. Au final, on se dit que les 160 minutes de projection auraient méritées d’être réduites d’un bon tiers, sans pour autant altérer le plaisir du visionnement.

En résumé

Laurence Anyways est certainement le film le plus abouti de Xavier Dolan. Son scénario convaincant, magnifiquement servi par une distribution sans faille, sa mise en scène soignée et une direction d’acteurs impressionnante en font une œuvre à part – encore une de la part de Dolan – et qui marque une nouvelle étape dans la carrière déjà impressionnante de ce cinéaste hors du commun.

Laurence Anyways – Québec, 2012 – Dans les années 90, Laurence annonce à Fred, sa petite amie, qu’il veut devenir une femme. Envers et contre tous, ils affrontent les préjugés de leur entourage, résistent à l’influence de leur famille, et bravent les phobies de la société qu’ils dérangent – Avec: Melvil Poupaud, Suzanne Clément, Nathalie Baye – Scénario et Réalisation: Xavier Dolan – Production: Lyse Lafontaine (Lyla Films) – Distribution: Alliance Vivafilm

Ma note: 

Les notes :

★★★★★ Excellent
★★★★ Très bon
★★★ Bon
★★ Moyen
Mauvais

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