Jésus de Montréal – Film de Denys Arcand

Au carrefour de la comédie, de la tragédie et de la satire, Jésus de Montréal est une oeuvre complexe, sans doute la plus aboutie de Denys Arcand. Un grand classique de la cinématographie québécoise.

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Trois ans après le succès inattendu du Déclin de l’empire américain, Denys Arcand retrouve les devants de la scène internationale avec Jésus de Montréal, son sixième long métrage de fiction réalisé en solo. Avec cette oeuvre complexe, mêlant humour trivial et tragédie classique, Arcand propose une profonde réflexion sur la société contemporaine. Historien de formation, le cinéaste connaît en effet trop bien l’Histoire du Québec pour ne pas en dénoncer les plus évidentes contradictions. En suivant le parcours (le chemin de croix), de comédiens empêtrés dans le compromis, il nous offre une vision mordante du milieu artistique, et met en opposition la lutte incessante qui fait plier les idéaux de spiritualité de ses contemporains sous le poids de vies matérialistes, désabusées.

Ce déchirement entre pureté et bassesse trouve ses racines dans pratiquement tous les films précédents du cinéaste. Par exemple dans Les Montréalistes qui relatait l’idéalisme et le ferveur religieuse des fondateurs de Montréal, ou dans On est au coton, qui illustrait les conditions désastreuses dans lesquelles se trouvaient les travailleurs de l’industrie du coton. Dans Québec: Duplessis et après, Arcand se demandait si la Révolution tranquille avait vraiment changé quelque chose au Québec, tandis que dans Réjeanne Padovani, La maudite galette et Gina, il montrait grâce aux codes du cinéma de genre l’innocence broyée par la corruption ou la méchanceté ordinaire. On pourrait aussi citer l’inoubliable Le confort et l’indifférence, dans lequel Machiavel commentait – non sans cynisme – les causes et conséquences du référendum de 1980.

Oeuvre somme de la pensée d’Arcand, Jésus de Montréal peut-être vu avec le recul comme l’aboutissement de sa carrière et l’un des films phares du cinéma de fiction québécois.

L’acteur et metteur en scène québécois Gilles Pelletier dans une scène du film Jésus de Montréal ((image extraite du film de Denys Arcand sorti en 1989)

L’acteur et metteur en scène québécois Gilles Pelletier dans une scène du film Jésus de Montréal (image extraite du film de Denys Arcand sorti en 1989)

Les origines

A l’été de 1985, au moment des auditions pour Le Déclin de l’empire américain, racontait Arcand, un comédien vint le trouver en disant « Excuse, ma barbe a poussé, je joue Jésus de ce temps-ci. » « Ah… Où ça déjà? » demande Arcand. Le jeune acteur signale que la Passion du Christ est donnée régulièrement l’été à l’oratoire Saint-Joseph, depuis 40 ans, un soir en français, un soir en anglais. Avec des amis, dont les producteurs Pierre Gcndron et Roger Frappier, il est allé voir ce théâtre d’été pour touristes. « C’est affreux, très mauvais. ». N’empêche, il en est revenu avec un sujet de conversation qui devint plus tard un scénario. (d’après Pierre Roberge, La Tribune de Sherbrooke, mercredi 31 août 1988, p. D 7)

Anecdotes

Le cinéaste, qui n’a jamais écrit de film en fonction d’un comédien en particulier, admet que si Lothaire Bluteau – qu’il avait repéré dans la pièce de René-Daniel Dubois Being At Home With Claude – avait refusé, le film ne se serait sans doute jamais fait. « Je l’ai donc rencontré un an et demi avant le tournage du film et je lui ai dit que j’écrivais une histoire pour lui. Je lui ai alors demandé de me dire oui aussitôt. Autrement, je renonçais à écrire et à tourner ce film. Nous nous sommes entendus et à partir de ce moment, je me suis mis à écrire en pensant à lui. » (citation extraite de « Denys Arcand – La vraie nature du cinéaste ». Michel Coulombe, Ed. Boréal, 1993, p. 57)

Il s’agit du premier rôle au cinéma de l’homme de théâtre Robert Lepage. Denys Arcand le fera rejouer dans deux autres de ses réalisations: son segment de Montréal vu par… et Stardom.

Entre Le déclin de l’empire américain (1986) et L’âge des ténèbres (2007), le directeur photo d’origine française Guy Dufaux aura collaboré à sept reprises avec Denys Arcand.

Denys Arcand n’a pas assisté à la projection officielle de son film à Cannes. « Ça porte toujours malheur quand j’assiste aux projections. La première fois à Cannes avec La maudite galette, ils ont passé la bande son au lieu de la bande image, une autre fois, ils ont interverti les bobines. La dernière fois, il y a eu une panne d’électricité, c’est pourquoi je préfère ne plus jamais m’asseoir dans la salle et attendre le générique avant de revenir. » [Le Devoir, mardi 16 mai 1989, p.8]

La scène dans laquelle le prêtre (Gilles Pelletier), est surpris sortant de la chambre de l’une des actrices qu’il a embauchées pour sa pièce (Johanne-Marie Tremblay), repose sur un événement réel. Alors qu’il était étudiant, Arcand était admiratif d’un père jésuite, jusqu’au jour ou il le surprit en compagnie d’une comédienne connue. (d’après un témoignage de la mère de Denys Arcand relaté par Dominic Hardy, Le Soleil, samedi 30 décembre 1989, p. C-7)

Pour célébrer le premier anniversaire de sa sortie, les producteurs avaient organisé au cinéma Le Dauphin, à Montréal, une projection spéciale en présence des comédiens et du réalisateur. Les recettes de la soirée avaient été reversées au club Variety, une oeuvre de bienfaisance destinée aux enfants. Le prix d’entrée était de 50$. (La Presse, 15 mai 1990, p. E1)

J’avais envie de faire un film tout en ruptures, allant de la comédie loufoque au drame le plus absurde, à l’image de la vie autour de nous, éclatée, banalisée, contradictoire.
-Denys Arcand

Citation ci-dessus extraite de la préface de l’édition papier de Jésus de Montréal.

Lothaire Bluteau dans dans Jésus de Montréal de Denys Arcand (image extraite du film)

Lothaire Bluteau dans dans Jésus de Montréal de Denys Arcand (image extraite du film)

Critiques d’époque

Comment peut-on prendre au sérieux toutes ces supposées réflexions sur le monde (voir l’histoire du Big Bang), sur l’interprétation des Évangiles et les découvertes de l’archéologie moderne, sur la détresse des prêtres (voir le rôle de Gilles Pelletier) quand, dans un mouvement, on passe à du jeu et à des dialogues de pur style carabin et « grosse blague », à ces scènes de comédie qui, justement, doivent établir un rapport avec le monde profane et laïque (le point d’ancrage du scénario)? – Roy, A. (1989). Jésus des médias. 24 images, 44–45.


Que reste-t-il de l’âme et des rêves d’une génération quand ses membres se sont trompés mutuellement? Trois ans après le constat amer du Déclin de l’empire américain, Denys Arcand offrait le début d’une réponse dans Jésus de Montréal, transposition sensible et mordante de l’Évangile selon Saint Marc et des Frères Karamazov dans un Québec rongé par Le confort et l’indifférence. En suivant le calvaire d’un acteur chargé de moderniser le spectacle de la Passion sur le mont Royal, à Montréal, Arcand nous entraîne dans un chemin de croix où notre nouveau Jésus dénonce les tentations de la pub et les philistins des médias. Un peu trop emphatique mais efficace, Arcand épingle en route l’hypocrisie de l’Église, dépoussière l’imagerie christique, célèbre la passion des acteurs et fait une timide mais émouvante profession de foi pour le pouvoir rédempteur de l’art. Utilisant le passé pour éclairer le présent, il nous offre une parabole truffée de tableaux mémorables: la crucifixion nocturne sur le mont Royal ; l’errance finale dans un métro aux airs de catacombes ; les transplantations d’organes qui permettront finalement à son héros de « vivre » à travers d’autres après sa mort. Un film brillant, audacieux et émouvant qui constitue sans doute l’oeuvre la plus complexe et la plus maîtrisée de Denys Arcand. (Georges Privet, pour amazon.ca)


En allant chercher les phrases éclairées (et éclairantes) que l’on connaît de la vie du Christ, Arcand avançait sur un terrain révolutionnaire. Il a raison de dire, dans ses entrevues, que l’on doit écouter ces réflexions sans conditionnement. Arcand, par l’artifice d’un acteur qui décide de se laisser envahir de la lueur du personnage Jésus, choisissait aussi la forme originale de sa quête. Mais, en chemin, le vendeur de pellicule a pris un pas d’avance sur le penseur, et le spectacle a remplacé la réflexion dont les contradictions se sont empilées. Jésus de Montréal est le résultat d’un manque d’audace, la quintessence du très québécois « s’cusez-là », le clin d’oeil qui, à force de battre la paupière, empêche de voir vraiment ce que l’on voulait nous montrer. (Robert Lévesque, Le Devoir, samedi 20 mai 1989, p. D-8)

Récompenses et nominations

  • En nomination pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère (remis à Nuovo Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore)
  • Gagnant de 12 prix Génie: Meilleure direction artistique, Meilleure photographie, Meilleurs costumes, Meilleur montage, Meilleure son, Meilleur montage sonore, Meilleure musique originale, Meilleur acteur dans un second rôle (Rémy Girard), Meilleur acteur (Lothaire Bluteau), Meilleur scénario original, Meilleure réalisation, Meilleur film et récipiendaire de la Bobine d’or (meilleures recettes au Canada) – Metro Toronto Convention Centre, 20 mars 1990.

Prix en festival

    • Prix du jury « pour l’originalité et la recherche » et Prix du jury oecumémique « pour sa relecture contemporaine incisive du message de l’Évangile dans une forme riche et complexe utilisant les rapports en spectacle et réalité » – 42e Festival international du film, Cannes, France, du 11 au 23 mai 1989.
    • Prix Le Parlement « pour l’excellence du travail et la qualité de l’oeuvre du cinéaste » – Montréal, Québec, 22 août 1989
    • Critics Award – 14th Festival of Festivals, Toronto, Ontario, du 7 au 16 septembre 1989
    • Meilleur long métrage – 9th Atlantic Film Festival, Halifax, Nouvelle-Écosse, du 26 septembre au 1 octobre 1989
    • Film le plus populaire du festival – 25th Chicago international film festival, Chicago, États-Unis, du 12 octobre au 2 novembre 1989
    • Prix Hydro-Québec décerné au film le plus populaire du festival – 8e Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, Rouyn Moranda, Québec, du 28 octobre au 2 novembre 1989
    • Prix du meilleur film culturel, Casino D’Oro, San Remo, Italie, 1989
    • Prix de la critique – 1er festival de Cinéma, San Juan, Porto-Rico, 1989
    • Meilleur film étranger – National Board of Review, États-Unis, 1990
    • Golden Space Needle Award – Festival international de cinéma de Seattle, Seattle, États-Unis, 1990

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Né en décembre 2008, Films du Québec est un site d'information indépendant, entièrement dédié au cinéma québécois de fiction. Films du Québec contient les fiches détaillées des films québécois, des actualités, des critiques et des bandes annonces et bien plus.
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