[Critique] Sur la terre comme au ciel

Malgré son caractère prévisible et son dénouement précipité, ce troisième long métrage de Nathalie Saint-Pierre est une oeuvre pertinente et visuellement marquante.

Avec Catimini, Nathalie Saint-Pierre avait démontré sa capacité à transcender un sujet délicat, en l’occurrence les enfants de la DPJ, dans un objet cinématographique accompli, agrémentant le caractère vériste du récit de plusieurs scènes fortes, voire déstabilisantes. Sur la terre comme au ciel, troisième long métrage de la réalisatrice, s’inscrit dans la même logique, offrant au spectateur une oeuvre à la fois pertinente, ancrée dans son temps et visuellement marquante.

Édith Cochrane (g.) et Lou Thompson (g.) dans Sur la terre comme au ciel de Nathalie Saint-Pierre.
Édith Cochrane (g.) et Lou Thompson (g.) dans Sur la terre comme au ciel de Nathalie Saint-Pierre.

L’histoire de cette adolescente partie à la recherche de sa soeur et découvrant du même coup un monde aux antipodes du sien se voit de prime abord comme un « coming of age » classique, progressant au fil de développements dramatiques connus, donc plutôt prévisibles. Cependant, dès les premières scènes, le récit s’installe dans une communauté recluse hors du temps et de la normalité dotée d’une atmosphère irréelle, pour le moins inédite dans la fiction québécoise. De fait, rares sont les cinéastes d’ici à s’être aventurés du côté du sectarisme ou de la religion.

Saint-Pierre s’appuie sur cette réalité complexe pour mieux développer l’éveil de sa protagoniste et son rapprochement avec l’Autre, porteur de valeurs bien différentes des siennes. Le parcours initiatique qui s’en suit en est un de grandes et petites découvertes, d’acceptation de soi, d’ouverture et de tolérance, ainsi que de rejet des valeurs toutes faites. Parfois un peu appuyé – surtout dans le dernier droit -, le message est universel, et fait parfaitement écho à l’actualité internationale troublée dans laquelle nous vivons.

Doté d’une première partie aussi évocatrice que réflexive, le film ne manque ni de charme ni d’ambition formelle. Nathalie Moliavko-Visotsky (complice de la réalisatrice depuis toujours) signe une mise en image soignée, dotée d’effets de style adroits sans être tape-à-l’œil, à l’instar de la première « ride » de vélo, ou du « party » nocturne avec arrêts sur image laissant voir le visage illuminé de la protagoniste, enfin libérée de ses carcans.

Dans son ensemble, Sur la terre comme ciel se décline aussi comme une belle déclaration d’amour au cinéma. On se plonge dans les vertes campagnes malickiennes, on repense aux aventures comiques des Quaker de Friendly Persuasion (William Wyler, 1956), on retrouve derrière le geste incantatoire de Clara celui du malade mental de The Hospital (Arthur Hiller, 1971) et on imagine dans le « bum » sympathique incarné par Dominik Dagenais le grand frère du Ti-Guy de L’eau chaude, l’eau frette (André Forcier, 1976).

L’intensité de Lou Thompson, qui tient ici son premier grand rôle dans un long métrage est àgalement à mettre au crédit du film. Tantôt intériorisée, tantôt expressive, la prestation de la jeune comédienne confirme l’expertise de la réalisatrice dans la direction d’acteurs peu expérimentés.

J’ai en revanche été moins convaincu par le traitement accordé au personnage de Louise, « matante » alcoolique qui aurait pu faire les beaux jours des oeuvres de Michel Tremblay ou d’André Brassard. Incarnée par Édith Cochrane – qui retrouve ici les traits de la quarantenaire bafouée qu’elle campait dans Des hommes, la nuit – Louise est trop stéréotypée à mon goût. Les notes d’humour de ses répliques cinglantes manquent parfois de délicatesse. Occupant beaucoup de place – à l’instar de la scène « in-your-face » dans laquelle elle crie sa douleur sur le Câlisse-moi là de Lisa Leblanc -, elle offre au récit un propos féministe plus large, mais on sent que sa rédemption est un peu trop hâtive. Le dénouement en voix hors champ parait du reste surexplicatif et convenu.

Malgré ses aspérités (il en faut aussi parfois), Sur la terre comme au ciel est une oeuvre ambitieuse dans sa forme et audacieuse dans son approche. Nathalie Saint-Pierre fait preuve d’une réalisation de plus en plus ample et offre un film qui se distingue aisément dans le paysage très balisé du récit d’apprentissage, un genre généralement abordé avec moins d’emphase et d’assurance.

Sur la terre comme au ciel – Québec, 2023, 1h59 – Après s’être enfuie de sa communauté religieuse, une adolescente s’installe chez sa tante, à Montréal, dans l’espoir de retrouver sa soeur aînée. – Avec: Lou Thompson, Édith Cochrane, Philomène Bilodeau – Scénario: Nathalie Saint-Pierre, Marika Lhoumeau – Réalisation: Nathalie Saint-Pierre – Production: Nathalie Saint-Pierre – Distribution: Axia Films

Ma note: 

Les notes :

★★★★★ Excellent
★★★★ Très bon
★★★ Bon
★★ Moyen
Mauvais

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