Forteresse, La – Film de Fedor Ozep

La forteresse est drame policier tourné à Québec par Fedor Ozep et une équipe majoritairement américaine. Le film, dont la version anglaise se nomme Whispering City, fut le plus ambitieux projet que le cinéma québécois ait connu jusque dans les années 70.

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La forteresse est un drame policier réalisé par Fedor Ozep en 1946. Il s’agit de la version française du film Whispering City, tourné en simultané par la même équipe de production, mais avec une distribution différente pour les premiers rôles. Avec un coût de plus de 750 000 dollars (dont deux tiers pour la version anglaise), cette production fut la plus ambitieuse jamais entreprise au Canada; elle le restera jusque dans les années 70.

Tournée à Québec au sortir de la Seconde guerre mondiale, cette production aux visées internationales inédites reprend la dramaturgie propre au film noir, un genre alors en plein effervescence, dont les maîtres incluent Billy Wilder, Robert Siodmak, Phil Karlson ou Jacques Tourneur. La forteresse possède toutefois plusieurs particularités qui le distinguent.

La forteresse - Mary (Nicole Germain) mène l'enquête chez Renée et douvre un carnet compromettant - (Capture VOD - ©filmsquebec.com)

La forteresse – Mary (Nicole Germain) mène l’enquête chez Renée et douvre un carnet compromettant – (Capture VOD – ©filmsquebec.com)

Campé dans un Québec de carte postale (imagerie populaire religieuse, quartier Petit Champlain, Chutes Montmorency, entre autres), le film d’Ozep propose une enquête menée par une femme, ce qui est assez rare dans le genre. Jolie, désinvolte, célibataire, aimant la musique et vivant dans un quartier plutôt huppé par rapport à sa condition sociale, Mary Roberts est celle par qui la vérité éclate. Est-ce que les auteurs voulaient donner une image plus « moderne » de la femme que les productions hollywoodiennes ? Avaient-ils les coudées plus franches ? Toujours est-il qu’elle mène l’enquête avec une aisance remarquable, usant d’intuition et de sensibilité. Forte et frêle à la fois, elle ne se laisse pas distraire par les pressions extérieures et se fait très vite une opinion sur le coupable. Fait notable, elle est américaine. Face à cette étrangère venue traquer les mécréants loin de ses bases, la Québécoise est peu reluisante. Hystérique et aigrie, car n’ayant pas eu le succès voulu (Blanche), ou reléguée à la maladie mentale (Renée), elle en est réduite au suicide. Et lorsqu’elle est encore en vie, elle est nonne, cloîtrée dans le silence.

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La forteresse se démarque aussi par la place que les arts occupent dans l’intrigue. Mettant en vedette le célèbre Concerto de Québec d’André Mathieu, le film relate les tourments de Michel Lacoste, compositeur méconnu, donc pauvre. Romantique et mal marié (à Blanche), il ne doit sa survie qu’à un généreux mécène, l’avocat Albert Frédéric. L’artiste est donc montré comme un looser sympathique pris dans un engrenage fatal. Sa dépendance financière et même affective envers son mentor n’est pas sans rappeler les diverses aliénations qu’Ozep a déjà montrées dans plusieurs de ses films (dont The Living Corpse, 1926). N’ayant d’autre possibilité que de rendre service à son riche donateur, il porte le chapeau d’un meurtre qu’il n’a pas commis et sert de prétexte pour commettre un crime afin d’épargner son protecteur. Il ne devra son salut qu’à la belle Américaine, tenace et perspicace. Peut-on y voir une référence sur le milieu artistique et cinématographique canadien, réduit aux subsides extérieurs ?

La forteresse - Albert (Jacques Auger) étend son emprise sur Michel (Paul Dupuis) - (Capture VOD - ©filmsquebec.com)

La forteresse – Albert (Jacques Auger) étend son emprise sur Michel (Paul Dupuis) – (Capture VOD – ©filmsquebec.com)

La servitude de Michel envers Frédéric est symptomatique du rapport qui s’établit tout au long du film entre les protagonistes. Ici, les relations ne sont pas basées sur la force, mais sur la domination et la prise de contrôle. En cela, La forteresse se distingue des films du genre, qui accordent généralement une place prépondérante à la violence, sauf dans quelques-uns plus sophistiqués. Une gifle de Blanche donnée à Michel et un coup de feu tiré à la toute fin sont les seules manifestations de brutalité. Même le suicide de Blanche se fait de manière « douce », soit par l’injection d’une dose létale de somnifères. Le film se concentre donc sur la démonstration par petites touches des manigances que Frédéric échafaude sur son entourage. Outre la relation de dépendance qu’il entretient avec son protégé, l’avocat contrôle ce que le rédacteur en chef doit publier, il insinue le meurtre dans l’esprit de Michel et essaye même de faire peur à la bonne skieuse qu’est Mary, en la mettant en garde des dangers des sports d’hiver. Ce jeu de pouvoir ne saura toutefois résister à la perspicacité de la jeune femme.

La forteresse - Michel (Paul Dupuis) appelle son protecteur pour le prévenir d'un drame à venir - (Capture VOD - ©filmsquebec.com)

La forteresse – Michel (Paul Dupuis) appelle son protecteur pour le prévenir d’un drame à venir – (Capture VOD – ©filmsquebec.com)

La forteresse possède aussi un sens de l’humour qui surprend. On le retrouve à quelques reprises, mais notamment dans une scène, très drôle, où Mary est emmenée aux Chutes par Michel (dans l’intention de la tuer, mais nous apprendrons plus tard qu’il n’en fera rien). Réticent à ce qu’elle conduise, elle sort un laconique « Si une femme au volant vous fait peur, je peux vous laisser conduire », rappelant sa position de femme émancipée face à un monde masculin peu habitué à autant d’audace. Et quelques minutes plus tard, grimpant péniblement un chemin sinueux et sauvage, elle s’écrie, ingénue « Oh! Mes nylons qui fichent le camp! ». Redevenue subitement femme enfant, elle tente de gagner du temps en faisant diversion pour tranquillement charger son pistolet. Si le film a un aspect parfois théâtral, c’est encore plus vrai dans Whispering City, une scène vers la fin du film le démontre encore plus. Après avoir appris qu’elle était décédée aux Chutes (le spectateur sait déjà que c’est faux), Frédéric vient vérifier chez Mary si c’est bien le cas. Il tombe sur deux inspecteurs, dont l’un d’eux (le comédien Ovila Légaré) lui fait faire le tour du propriétaire, afin de renforcer l’avocat dans son illusion. Virevoltant, enjoué, le flic vante la propreté d’un appartement bien rangé et montre sur un ton faussement dépité trois petites valises posées au sol. « C’est tout ce qu’elle avait la pauvre » dit-il d’un ton qui sonne faux. Les flics, on le sait, sont mauvais comédiens.

La forteresse - Tombés amoureux, Mary (Nicole Germain) et Michel (Paul Dupuis) trinquent avant le concert - (Capture VOD - ©filmsquebec.com)

La forteresse – Tombés amoureux, Mary (Nicole Germain) et Michel (Paul Dupuis) trinquent avant le concert – (Capture VOD – ©filmsquebec.com)

Si ces scènes humoristiques peuvent paraître absurdes au public rompu aux séries B plus musclées – d’ailleurs, l’insuccès du film aux É.-U. s’explique peut-être par les quelques libertés prises avec les codes du genre (en plus de nombreux autres facteurs) –, n’oublions pas qu’en bons scénaristes hollywoodiens qu’ils sont, les auteurs Rian James et Léonard Lee, ont déjà une longue expérience dans plusieurs genres cinématographiques, dont la comédie. Volontaire ou non, l’aspect comique de ces passages, ainsi que les autres caractéristiques décrites plus haut, confère à La forteresse une tonalité propre, légèrement différente de celle du polar typique des années 40. Déjà hors norme dans un cinéma québécois qui n’avait connu jusque-là qu’une demi-douzaine de films de fiction, La forteresse eut un succès relatif au Québec, mais ne parvint pas à s’exporter hors de nos frontières, en France notamment.

©Charles-Henri Ramond, reproduction interdite sans autorisation

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