Antigone – Film de Sophie Deraspe

La cinéaste québécoise propose une relecture de la célèbre tragédie écrite par Sophocle en 441 avant J.C., campée dans un univers très contemporain et 100% montréalais.

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Avec Antigone, la cinéaste québécoise Sophie Deraspe propose à son tour une relecture de la célèbre tragédie écrite par Sophocle en 441 avant J.C. Plusieurs s’y sont essayé avant elle, mais en dehors de celle des Français Jean-Marie Straub et Danièle Huillet en 1991 (basée sur la version brechtienne de 1948), aucune de ces transpositions ou adaptations n’est vraiment passée à la postérité. De Sophocle, signalons toutefois la mise en scène du destin tragique d’Oedipe roi par Pier Paolo Pasolini dans le mémorable Edipo re, sorti en 1967.

Retour sur Antigone. Cette fois, c’est un univers très contemporain et 100% montréalais qui sert de berceau aux personnages mythiques du dramaturge grec. Antigone, une jeune maghrébine en attente de la citoyenneté canadienne veut sauver Polynice, son frère, emprisonné après s’être interposé face aux policiers qui venaient d’abattre Étéocle, l’aîné de la fratrie. Elle se heurte aux incarnations du roi Créon transposé dans divers personnages, tels qu’une juge implacable, un père de famille bienveillant, un policier menaçant, etc. Ce combat de David contre Goliath est très vite récupéré par les réseaux sociaux.

Pour autant, la cinéaste a donc tenté de restituer l’oeuvre de Sophocle dans un cadre plus réaliste, en en conservant l’esprit plus que la lettre. Essentiellement, l’intrigue garde la figure d’Hémon, le beau prétendant, mais surtout celle d’Antigone, jeune femme qui se sacrifie presque naïvement pour sauver le seul frère qui lui reste. Le coeur du récit est d’ailleurs très étroitement inspiré par l’affaire Fredy Villanueva, un fait divers tragique qui a entraîné la mort d’un jeune immigrant lors d’une opération policière, survenue en août 2008 et fortement médiatisée.

Tourné au printemps 2018, ce quatrième long métrage de fiction de Sophie Deraspe a été présenté en première mondiale au Toronto International Film Festival en septembre 2019. Porté par un accueil critique généralement positif, le film y a remporté le Prix du meilleur film canadien de fiction. Quelques jours plus tard, Antigone était choisi pour représenter le Canada dans la course à l’Oscar du meilleur film international (anciennement Meilleur film en langue étrangère). Le film a tourné dans quelques festivals (Busan, Rome, FNC) avant de prendre l’affiche le 8 novembre.

Benoît Gouin dans Antigone

Benoît Gouin dans Antigone (image extraite de la pré-bande annonce)

Notes d’intention de la réalisatrice

C’est autour de l’âge de vingt ans que j’ai été foudroyée par la lecture d’Antigone: son intelligence, sa sincérité, son incorruptibilité m’ont immédiatement séduite. Malgré son jeune âge, son peu d’expérience et la puissance de son adversaire (le roi), Antigone se tient debout. Cette tragédie fut pour moi vivifiante! Après la version de Jean Anouilh, j’ai ensuite lu l’originale de Sophocle. J’y ai découvert une Antigone dont la quête de justice est d’autant plus forte qu’elle est appuyée sur des lois qu’elle juge supérieures à celles écrites par les hommes. Antigone parlait tellement à la jeune femme que j’étais, qu’une forte intuition me disait que j’y replongerais un jour…

Des années plus tard, alors que j’avais déjà réalisé deux films, j’ai entendu une entrevue donnée par l’une des soeurs de Freddy Villanueva, décédé dans un parc de Montréal-Nord lors d’une intervention policière qui a mal tournée. Je me suis mise à imaginer que cette soeur pouvait être une Antigone. La fiction s’est développée à partir de là… J’ai voulu faire vivre, à notre époque et dans le cadre social de nos villes occidentales, l’intégrité d’Antigone, son sens de la justice et sa capacité d’amour. J’ai voulu aussi qu’Antigone demeure très jeune (16 ans) et menue physiquement, afin de faire ressortir la force intérieure de celle qui oppose ses valeurs personnelles aux lois officielles des hommes.

Dans mon adaptation, la figure royale de l’autorité est scindée entre différentes fonctions qui vont de la police aux magistrats, aux agents correctionnels, en passant par la figure paternelle, avec lesquelles Antigone entre en négociation.

Le film est en quelque sorte un conte qui s’inscrit dans un réalisme social. Il y a cependant une scène plus étrange où Antigone est interrogée par une psychiatre aveugle nommée Térésa, une incarnation moderne du devin Tirésias. Au-delà du jeu des associations créées entre un devin qui appartient au monde de la tragédie grecque et la figure contemporaine d’une psychiatre, je trouvais primordial d’ouvrir un espace où l’inconscient d’Antigone puisse parler et faire comprendre la force qui l’anime et la rend héroïque. Antigone se sent investie d’un devoir supérieur envers ceux et celles qui l’ont précédée, les siens morts qu’elle perçoit toujours à ses côtés. Antigone n’est pas seule. La loi des hommes a moins de valeur à ses yeux que celle dictée par ses morts, ce qui la place devant un dilemme qui est l’essence même de la tragédie. La psychiatre/devin lui prédit : « Tu seras emmurée, vivante ! » Ici, pour un bref instant, le film réaliste touche aux codes du cinéma fantastique, lequel s’appuie sur nos peurs les plus profondément enfouies dans l’inconscient.

Notes d’intention de la réalisatrice extraites du dossier de presse de Antigone fourni par Maison 4:3

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